Des étincelles d’Assier par Tacchella

V I N G T A N S D E F E S T I V A L

 

Un objectif n’est jamais objectif

 

                                                                           par Jean Charles Tacchella

 

Les Américains on inventé les Oscars, et le monde entier les a imités. Nous, en France, on a inventé le Festival de Cannes, la plus grandiose foire d’empoigne artistique, réussite si incontestée de notre exception culturelle qu’elle en est devenue inimitable.

 

Dix jours et dix nuits d’excitation collective des professionnels de la cinématographie. Avant même votre arrivée à cannes, vous êtes inondé de ragots, le qu’en-dira-t-on vous précède. Dès que vous avez mis un pied sur la Croisette, un tourbillon vous emporte. Vous êtes sur une autre planète. Rien n’est normal, tout est démesuré. Les films sont super-géniaux. Ou alors à jeter aux oubliettes. Comment a-t-on osé présenter un tel film à Cannes ? Un scandale !

 

Le Festival de Cannes adore les scandales. Quant toute la journée, on voit des gens, des films, des gens, des films, un petit scandale vous rafraîchit. Il est le bienvenu, une bouffée d’air pur. Certains les provoquent ou cherchent à les faire éclater. Ce ne sont pas toujours les gagnants. A Cannes, les batailles d’Hernani sont quotidiennes. Chaque année, elles prennent des proportions inoubliables, on n’en finirait pas de les raconter.

 

Pourtant, sitôt que vous avez fait vos valises et repris votre avion, vous avez déjà oublié ces affrontements déchirants auxquels vous venez de participer. On est venu, on s’est tombé dans les bras ou tourné le dos, on a aimé ou détesté, et puis on est reparti. Allez, au revoir, ciao ! Quand on vit dans le cinéma, on à l’habitude, on est déjà ailleurs, courant après d’autres films.

 

C’est la loi des saltimbanques. Le cirque vient donner sa représentation. Et le lendemain, après son départ, il n’y a plus qu’un peu de sciure sur la place du village. Idem pour les tournages de films. On s’assemble avec enthousiasme et passion pour échafauder, construire et fabriquer une œuvre. Sans croire qu’un jour on pourra se quitter. Et puis, une fois l’œuvre terminée, qui sait si on se reverra ?

 

De nos brouhahas, orages et coups de tonnerre de saltimbanques, il reste des images, rien que des images. Images des films découverts sur un écran et dont certaines resteront à jamais gravées dans nos cœurs et nos mémoires. Images de ces instants éblouissants où, grâce au Festival de Cannes, les mirifiques personnages du cinéma mondial se rencontrent devant les objectifs des photographes. Du palmarès et des discussions artistiques, on garde des souvenirs incertains. En revanche, les photos témoignent et immortalisent le festival.

 

Serge Assier, pendant vingt ans, a été l’un des témoins du Festival de Cannes. De 1966 à 1987, avec son œil de poète, il a multiplié les clichés. De sa collection de photos, il a extrait un certain nombre de ces moments privilégiés qui ne peuvent naître que dans le tumulte et le tohu-bohu du plus grand festival du monde.

 

Entre 1966 et 1987, le déroulement des festivités cannoises a connu un énorme changement : le festival a déménagé. Jusqu’en 1982, le Palais du Festival se trouvait au cœur de la Croisette, entre le Grand Hôtel et le Carlton. Vu l’affluence il devenait trop petit. On en construit un nouveau, près du casino et du Vieux Port. Le nouveau palais fut inauguré en 1983. Au premier abord, il surprit. C’était un gros cube de béton, sans fenêtre et avec peu de portes. Il fallut plusieurs années pour améliorer le bunker et le rendre enfin très habitable.

 

Ce changement de palais a amené une révolution dans la cérémonie des marches.

 

A l’ancien palais, les marches se trouvaient à l’intérieur. L’arrivée des personnalités se faisait dans le désordre (il y avait alors moins de curieux). Après la projection d’un film, quand le public avait aimé, il se plaçait des deux côtés de l’escalier pour applaudir la descente de l’équipe du film. Dans cet ancien palais, c’est le public du festival qui applaudissait.

 

Au nouveau palais, aujourd’hui, les marches sont dehors (elles sont même trois fois plus longues que les précédentes). Ce n’est plus la descente que l’on applaudit, c’est la montée. Et le public qui attend les célébrités n’est pas celui qui va voir les films. Il les verra dans quelques mois, ou quelques années, ou jamais.

 

Autrement dit, signe des temps, ce n’est plus la reconnaissance d’une œuvre réussie que l’on applaudit et admire, c’est la gloire et la renommée, cet univers galactique des personnalités à la une des journaux, qu’ils soient télévisés ou non.

 

Quoiqu’il en soit, vous êtes venu à Cannes au festival, et vous y reviendrez. Quand on y a goûté, c’est un happening auquel on n’échappe plus. D’autant que, chaque année, il se renouvelle, avec des génériques impressionnants, sous le plus grand des chapiteaux.

 

De ces catapultages de stars, Serge Assier a collecté pour nous des trésors. En saisissant un instant d’existence, un photographe n’obtient qu’une parcelle de vérité, une étincelle. Un objectif n’est jamais objectif. Mais quelles étincelles parfois ! Ce sont quelques-unes de ces étincelles que nous propose ici Serge Assier.

 

 

 

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